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Alors que l’Atelier National de Recherche Typographique vient de lancer son appel à candidature pour la session 2015 (deadline le 30 mai), il devenait urgent de revenir sur cette formation décisive dans la définition du paysage typographique français contemporain. En effet, sous ces différentes itérations, sont passés entre ses murs des noms désormais bien connus et indispensables : Jean Widmer, André Baldinger, Peter Bil’ak, David Poullard… et même ceux qui fonderont plus tard le DSAA Création Typographique d’Estienne, Franck Jalleau, Michel Derre & Margaret Gray.
L’ANRT étant une formation polymorphe, je me permets de revenir brièvement sur son histoire : Créé en 1985, à la suite du Centre d’Étude et de Recherche Typographiques (CERT, 1980-1984), sous le nom d’Atelier National de Création Typographique (ANCT), la formation est alors hébergée dans les locaux de l’Imprimerie Nationale à Paris. L’Atelier prend en nouvelle direction pédagogique en 1990 lorsque Peter Keller, déjà enseignant au sein de la formation, succède à Raoul Sautai en tant que directeur. L’ANCT devient ensuite ANRT en 1996 lorsqu’il intègre le bâtiment de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. En 2000, la formation déménage à Nancy pour investir des locaux plus grands mais en juin 2006, en profond désaccord avec la nouvelle direction de l’École Nationale Supérieure d’Art & de Design de Nancy qui les accueille, la totalité de l’équipe pédagogique démissionne, provoquant la fermeture de l’ANRT. Peter Keller décède en 2010, laissant la réouverture de l’Atelier incertaine tant son aura y fût attachée…
C’est en 2010 que Christian Debize, nouveau directeur de l’école d’art de Nancy, lance le projet de réouvrir l’ANRT. En 2012, c’est Thomas Huot-Marchand, ancien étudiant de l’atelier, qui est choisi comme directeur. Après un an d’intense labeur, c’est en 2013 que l’ANRT nouveau accueille sa première promotion, au sein du bâtiment recherche de l’école des Mines (campus ARTEM Nancy). C’est de cette promo qu’est issue Éloïsa, qui a gentiment accepté de répondre à mes questions.

[NDR : Quelques évolutions futures sont à noter : À partir de la rentrée 2015, le cursus passe à 18 mois (octobre-février), avec un tuilage des promotions. Et à la rentrée 2016, l’ANRT déménagera dans le nouveau bâtiment de l’école d’art.]

Q : Salut Éloïsa, peux-tu te présenter en quelques mots ?

É : Bonjour ! Je m’appelle Éloïsa Pérez, je suis designer graphique indépendante et étudiante-chercheure à l’Atelier National de Recherche Typographique (ANRT) et au Centre d’Études Littéraires et Scientifiques Appliquées (CELSA). Actuellement je vis et travaille entre Paris et Nancy.

EPEREZ_3Du geste à l’idée : formes de l’écriture à l’école primaire, livre, 440 pages, 195 × 275 mm.

Q : Quel était ton parcours avant d’intégrer l’ANRT ?

É : J’ai eu l’occasion au cours de ma scolarité de bénéficier de quatre types d’enseignements artistiques. J’ai rejoint l’école des Beaux-Arts de Toulouse (aujourd’hui ISDAT) à l’issue d’un baccalauréat littéraire option langues vivantes. J’en suis sortie félicitée avec un Diplôme National d’Arts Plastiques (DNAP) en design graphique. Ensuite je suis partie six mois en Pologne, effectuer un échange Erasmus à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie dans l’atelier du designer Wladislaw Pluta avec qui j’avais eu l’occasion de travailler au cours d’un workshop sur les identités visuelles à Toulouse. Après ce séjour à l’étranger j’ai intégré le master design graphique et multimédia de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris (ENSAD), cherchant avant tout à affiner mon goût pour le livre et la typographie. J’ai obtenu mon diplôme en juin 2013 et depuis j’étudie à l’Atelier National de Recherche Typographique.
J’ai par ailleurs multiplié les stages dans des contextes toujours différents (galerie, agence de publicité, studio de graphisme, maison de luxe…) Je retiens entre autres une collaboration lors de ma deuxième année aux Beaux-Arts, pendant laquelle j’ai participé au montage d’une exposition sur les livres Pop-up à la médiathèque de Toulouse. Cette expérience m’a plongé dans la dimension matérielle du livre et m’a permis de confirmer mon intérêt pour cet objet sous toutes ses formes. Dans le même sens, j’ai effectué un stage au sein du studio Maquette et mise en page en 2012, au cours duquel j’ai pu intervenir sur la conception et le suivi de fabrication du catalogue Situation(s) pour le Mac/Val sous la direction de Thomas Petitjean. C’était à la fois professionnalisant et très enrichissant d’aborder le processus d’élaboration d’un livre dans un cadre différent de celui de l’école.

Q : Pourquoi avoir choisi cette formation plutôt qu’une autre ?

É : La réouverture de l’ANRT est arrivée à un moment plutôt bénéfique dans mon parcours. Il faut dire que pendant mon année de diplôme à l’ENSAD j’entamais une réflexion sur le rôle du graphisme dans la transmission des savoirs. Je l’abordais en interrogeant le manuel scolaire et les supports d’apprentissage. Cette thématique m’a ouvert un vaste champ de recherche qu’il m’était impossible d’aborder en une seule année. L’ANRT proposait alors un format inédit en France qui me semblait correspondre à ce que je souhaitais pour poursuivre mon travail de recherche, à savoir : une structure spécialisée en design typographique dans laquelle je pourrais développer sur un plan pratique et théorique un projet lié aux enjeux culturels et visuels actuels. De plus, j’avais entendu parler de l’ANRT par plusieurs de mes enseignants de l’ISDAT et de l’ENSAD qui avaient eux-mêmes suivi cette formation avant sa fermeture.

EPEREZ_11Learning Forms, atelier 3-4 ans, octobre 2014.

Q : Pourrais-tu définir la pédagogie de l’ANRT ? Il semble qu’il y ait deux axes qui se distinguent ?

É : La pédagogie de l’ANRT s’articule principalement autour du dessin de caractères et du design éditorial. Depuis sa réouverture, chaque promotion compte six étudiants-chercheurs parmi lesquels deux conduisent les projets issus des programmes de recherche mis en place par l’Atelier. Ces programmes et les projets qu’ils initient reflètent les lignes de recherche définies par l’ANRT. Ils sont orientés d’une part sur la création de caractères pour les besoins de la recherche scientifique et universitaire et d’autre part sur la mise au point de solutions logicielles pour la transcription numérique de la typographie d’imprimés anciens. En 2013-2014, Sarah Kremer, issue du Post-Diplôme d’Amiens, a suivi le premier programme et démarré une collaboration avec l’ATILF afin de dessiner un caractère phonétique étendu pour la numérisation du Französisches Etymologisches Wörterbuch de Walther von Wartburg, un dictionnaire très riche et complexe. Thomas Bouville, qui avait également étudié à Amiens, a intégré le deuxième programme, Typographie et algorithmie discrète et travaillé avec des ingénieurs du LORIA et de l’École des Mines de Nancy à la conception d’un programme permettant la reconstruction automatisée de la typographie de documents anciens. À côté de ces projets, l’Atelier accueille chaque année quatre étudiants-chercheurs sur des thématiques en design graphique manifestant un lien affirmé pour la typographie. Leurs projets déploient un éventail d’orientations assez diverses qui manifestent l’étendue des formes que prend la recherche en typographie telle qu’elle est pensée à l’ANRT.

Q : Et quels étaient les thématiques de ces projets ?

É : Notre première promotion proposait une grande richesse car nos cursus étaient assez diversifiés. C’était très intéressant de pouvoir croiser les méthodes de chacun car elles cristallisaient un échantillon des formations en dessin de caractère que l’on trouve actuellement en France et en Europe :
Sébastien Biniek, qui venait des Beaux-Arts de Valence, a développé un caractère pour la cartographie numérique, s’appuyant sur les problématiques de lisibilité propres aux nombreuses échelles de lecture qui caractérisent cet espace. Son projet faisait intervenir à un niveau quasi identique le dessin de caractères et la mise en pages.
Redouan Chetuan, ancien élève de l’école Estienne, a développé un caractère latin-tifinagh-arabe destiné à la signalétique au Maroc et s’est également interrogé sur les contextes de lisibilité et d’agencement des panneaux de signalisation sur les routes marocaines.
Julián Moncada, qui étudiait auparavant à l’Université de Reading, a quant à lui, adopté une approche plus théorique : à partir d’un corpus de caractères de labeur du XIXe siècle il a rédigé un essai sur l’incohérence dans le dessin de caractères et réfléchi à une nouvelle approche du dessin qui jouait sur les paramètres d’erreurs.
Mon projet traitait les étapes d’acquisition de l’écriture chez les jeunes enfants, à travers la création de supports d’apprentissage utilisés lors d’ateliers en classes de maternelle. De ce fait, l’orientation que j’ai choisi relevait essentiellement de la mise en pages, bien qu’une étude des modèles d’écriture existants ait été produite. Nous y reviendrons.

EPEREZ_6Du geste à l’idée : formes de l’écriture à l’école primaire, livre, 440 pages, 195 × 275 mm.

Q : Présente nous l’équipe enseignante.

É : La nouvelle équipe enseignante de l’ANRT est composée de Thomas Huot-Marchand, directeur, aux côtés de qui se trouvent André Baldinger, Roxane Joubert, Jérôme Knebusch, Charles Mazé, Philippe Millot, Émilie Rigaud, Alice Savoie. La plupart sont des enseignants d’expérience, et ils interviennent à tour de rôle une ou deux fois par mois, en général les jeudis et les vendredis. Compte tenu du nombre de regards portés sur les projets, nous avons reçu un encadrement important et constant toutes les semaines. Ce fonctionnement nous poussait à un travail soutenu. Nous devions préparer régulièrement un état d’avancée des travaux, notamment pour les enseignants présents une fois par mois, ce qui avait pour avantage de nous forcer à préciser notre projet et à énoncer de manière systématique et méthodologique les difficultés auxquelles nous avions pu être confrontés.

Q : Que retenir de ton année ?

É : Cette première année je ne l’ai pas vu passer, tellement elle a été riche et dense ! Le début a été marqué par un voyage collectif à Amsterdam à l’occasion de l’ATypI au mois d’octobre. Ensuite, Massin est venu à Nancy et a donné une conférence sur son travail de maquettiste et de dessinateur de livres. En février, nous avons travaillé sur l’affiche d’appel à candidature et nous préparions un workshop de typographie aux Beaux-Arts de Nancy en même temps. Puis, il y a eu le séminaire Automatic Type Design à Nancy organisé par l’ANRT en mai au cours duquel a été présenté le projet de recherche mené en partenariat avec le LORIA. Parallèlement à ces événements, nous avons reçu tout au long de l’année des intervenants extérieurs notamment Jean Widmer, Hans-Jürg Hunziker, Jan Middendorp et Johannes Bergerhausen, et aussi certains anciens élèves de l’Atelier comme Alejandro Lo Celso et David Poullard.
Je reviens sur la création de l’affiche d’appel à candidatures 2014-2015 puisque j’ai eu le plaisir de la réaliser. Cette affiche et la sélection interne qui l’accompagne font partie des moments emblématiques de l’ANRT depuis ses tout débuts. Elle est un élément important pour la communication de l’Atelier et un très beau tirage en sérigraphie lui est réservé. Du point de vue de la conception, j’y voyais un défi dans la mesure où nous nous trouvions à un moment charnière dans l’histoire de l’ANRT. J’étais partagée entre d’une part le passé riche et marquant de l’institution et la possibilité de produire une rupture avec la ligne éditoriale des précédentes affiches. J’ai fait le choix de travailler à partir des caractères dessinés à l’ANRT, pour placer ce support dans une relation de dialogue avec les projets qui y ont vu le jour. J’en profite d’ailleurs pour dire que l’appel à candidatures 2015-2016 a été lancé récemment, l’affiche est signée par Alice Jauneau & David Vallance.

EPEREZ_2Atelier National de Recherche Typographique, Affiche d’appel à candidatures 2014-2015.

Q : Peux-tu parler de ton projet ?

É : Mon projet traite l’influence des systèmes graphiques dans les processus de transmission et d’acquisition de l’écriture à l’école primaire et s’intéresse à la qualité des modèles et des supports éducatifs, ainsi qu’aux usages et aux attitudes que ces objets conditionnent. C’est une recherche inscrite dans une réflexion globale sur l’École menée à travers le prisme du design graphique. J’ai démarré le projet par un temps d’immersion dans plusieurs classes. Il a donné lieu à une édition qui présente entre autres une typologie des nombreuses formes que prend l’écriture dans chacun des huit niveaux de l’école primaire, ainsi qu’une étude faite sur une cinquantaine de modèles d’écriture identifiés. Par la suite, je me suis focalisée sur la réalisation d’une série de supports éducatifs, imprimés et en volume, pour encourager le développement du geste d’écriture chez les enfants de 3-4 ans dans un environnement graphique varié et cohérent. J’ai pu les introduire au cours d’ateliers hebdomadaires réalisés en petite section de maternelle. Je suis très reconnaissante de l’accueil réservé à ce projet dans les classes et satisfaite du dialogue qui a pu s’établir avec les enseignants.

Q : Et la suite ?

É : Actuellement je poursuis mon projet de recherche à l’ANRT en partenariat avec des ingénieurs de l’école des Mines de Nancy spécialisés en sciences cognitives et médias numériques. Nous travaillons à la conception et au développement d’une application numérique d’apprentissage du geste graphique et de la typographie pour enfants de 3-6 ans. Sur le plan pratique, j’accompagne depuis la rentrée une nouvelle classe de maternelle, toujours sous forme d’ateliers hebdomadaires d’écriture et d’initiation au graphisme. Des interventions ponctuelles sont également prévues dans des classes à Paris curieuses de tester les ateliers. Par ailleurs, je me suis inscrite au CELSA, afin de formaliser un projet de thèse et d’apporter un éclairage théorique et critique aux problématiques précédemment évoquées.

EPEREZ_14Learning Forms, atelier 3-4 ans, juin 2014.

Q : Un conseil pour quelqu’un qui voudrait intégrer cette formation ?

É : Tout le monde sait qu’il n’y a pas de recette miracle. Je dirais seulement qu’il faut être autonome, se faire confiance et travailler. Bien entendu, aimer la typographie et la lettre ! Aussi, et dans la mesure où le projet aurait pour objectif une inscription dans le champ de la recherche universitaire, ne pas hésiter à élargir les horizons et sortir des frontières parfois imperméables de notre discipline car c’est dans la complémentarité et l’apport de compétences que naissent les travaux les plus pertinents.

Q : Le mot de la fin…

É : Pour le fond : « Nous formons l’œil de la culture dans laquelle on vit. » – Emmanuël Souchier.
Pour la forme : Let’s Play !

Pour aller plus loin, quelques liens :
Le site d’Éloïsa : eloisaperez.fr
Un article sur le travail d’Éloïsa sur le blog It’s Nice That : itsnicethat.com/articles/eloisa-perez
Article d’Éloïsa à propos du Manuel Scolaire sur l’excellent Strabic : strabic.fr/Le-manuel-scolaire
Le site de l’ANRT : anrt-nancy.fr
Les projets de la promotion d’Éloïsa : anrt-nancy.fr/projets-etudiants/
Suivre l’ANRT sur Twitter : @ANRT_type
Suivre l’ANRT sur Facebook : ANRT
L’appel à candidature pour la session 2015 : anrt-nancy.fr/candidature/

Merci encore à Éloïsa pour sa participation et sa patience ! Petit clin d’œil à Émilie pour m’avoir aiguillé.
J’espère que cette série vous plaît toujours autant. Elle promet encore de jolies choses !
À très bientôt pour la suite.

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