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Ça faisait un peu trop longtemps que cette série d’articles n’était plus parue et je voulais m’en excuser. Quelques épreuves de la vie m’ont un peu éloigné du clavier… Comme l’on parle d’écoles, je tenais d’ailleurs à rendre hommage à Jean-François Danquin, qui vient de nous quitter et sans qui le dernier article n’aurait jamais existé, puisqu’il est à l’origine de la restruc­tu­ra­tion de l’école d’arts d’Amiens sur la pratique du design graphique.

Mais en cette période de portes ouvertes il était plus que temps de revenir ! Surtout lorsque j’ai lu l’article de Linda Kudrnovská paru dans le dernier numéro d’Étapes:. Le papier, intitulé Comment devenir dessi­na­teur de carac­tères en Europe ? commence par l’affirmation “Si vous souhai­tez devenir un expert en création de fontes, deux options s’offrent à vous : Reading ou La Haye.” Mon poil s’est hérissé puisque bien sûr, c’est totale­ment faux. Ou tout du moins incom­plet et mal formulé, et c’est exacte­ment le contraire que je cherche à montrer avec cette série d’articles ! Les forma­tions typo en Europe est donc de retour, même si son rythme sera sûrement un peu moins régulier qu’auparavant.

Mais revenons à la forma­tion qui nous intéresse aujourd’hui le master en Commu­ni­ca­tion typogra­phique d’Axe Sud Toulouse. Cette forma­tion très récente (tout juste une promo diplô­mée) est née de l’initiative d’anciens du Scrip­to­rium, fermé depuis 2005, et qui a formé des noms bien connus tels que Franck Jalleau, Xavier Dupré, François Boltana ou Claude Media­villa. J’ai décou­vert le travail de Théo (son carac­tère Izy) dans le premier numéro d’Après/Avant et je me suis pris une bonne claque. Lorsque je l’ai rencon­tré à Lure, devant son humilité et son carac­tère, il est devenu évident que c’est lui que je devais inter­vie­wer pour présen­ter sa forma­tion. Il a genti­ment accepté, voici ce qui est ressorti de notre échange.

Q : Salut Théo, peux-tu te présen­ter en quelques mots ?

T : Salut Quentin ! Je m’appelle Théo Guillard, j’ai 26 ans, je vis et travaille à Toulouse où je suis graphiste en freelance.
Pour me présen­ter, j’évoquerais volon­tiers trois domaines auxquels je m’intéresse parti­cu­liè­re­ment.
L’écriture d’une part : comme d’autres graphistes et typographes de ma généra­tion, j’ai commencé à m’intéresser à la typogra­phie à partir du graffiti. L’idée de taguer, écrire, encore et encore la même chose m’a très vite séduit et c’est quelque chose que je conti­nue de prati­quer à travers la calli­gra­phie. Le geste de l’écriture est présent dans ma produc­tion typogra­phique. Je travaille ainsi beaucoup à partir de dessins et de croquis réali­sés à la main.
Les combi­nai­sons ensuite : il y a la recherche autour d’opposition, de contraste et de tension. J’aborde ces notions de manière intui­tive par l’étude plastique de signe et de compo­si­tion abstraite.
La forme enfin : dans le graffiti c’était une quête esthé­tique sur la forme de la lettre. Actuel­le­ment je m’attache à réinven­ter formel­le­ment des écritures. L’exemple des écritures Télou­gou (sud de l’Inde) est un point de départ d’une recherche sur des écritures imagi­naires. Plus récem­ment, c’est l’écriture cartoon des dessi­na­teurs label­li­sés Disney que je m’amuse à tordre et à décom­po­ser.

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Recherches formelles autour d’écritures issues de bandes-dessi­nées Disney.

Q : Quel était ton parcours avant d’intégrer le master d’Axe Sud ?

T : Après le bac j’ai rejoint l’année prépa­ra­toire intégrée à Axe Sud, elle corres­pond à une MANAA dans l’enseignement public. Ensuite j’ai suivi norma­le­ment le cursus de l’école, trois années qui préparent au niveau Bache­lor en commu­ni­ca­tion visuelle et art graphique. Très profes­sion­na­li­sante, cette forma­tion m’a donné envie de conti­nuer à expéri­men­ter dans les domaines que j’avais pu aborder.
J’ai ensuite intégré l’atelier de typogra­phie de l’école de La Cambre à Bruxelles pour une année. Cette forma­tion, que j’ai trouvé très enrichis­sante, n’enseignait pas à propre­ment parler le dessin de carac­tère, étant plutôt tournée sur le design édito­rial et l’application de la typogra­phie (ndr : nous y revien­drons bientôt). J’ai donc souhaité changer de cursus ; c’est là où j’ai décidé d’intégrer le Master en typogra­phie qui se mettait en place à Toulouse.

Q : Pourquoi avoir choisi cette forma­tion plutôt qu’une autre ?

T : Un profes­seur d’Axe Sud, Willy Muller, avec lequel j’avais gardé contact m’avait parlé du projet de lancer un Master… Il m’a présenté cette forma­tion, encore à l’état de projet, comme étant une expérience à créer ensemble. Elle intégrait égale­ment la question de l’enseignement de la calli­gra­phie.
Mon souhait d’investir le champ de la typogra­phie et de la calli­gra­phie ainsi que la possi­bi­lité offerte par Axe Sud de parti­ci­per à la construc­tion de cette forma­tion m’ont amené à revenir sur Toulouse. Le Master à Axe Sud venait tout juste de voir le jour. Nous étions la première promo­tion à suivre cette forma­tion.

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Études calli­gra­phiques.

Q : Pourrais-tu définir la pédago­gie du master ?

T : L’intégralité de l’équipe du Master, ainsi que l’un des co-direc­teurs de l’école, est passée par le Scrip­to­rium de Toulouse au sein duquel travaillait à l’époque Bernard Arin. À travers cette pratique, ils ont reçu le même héritage cultu­rel et acquis la même façon d’appréhender le dessin de carac­tère.
Pour essayer de définir la pédago­gie de ce Master je dirais qu’elle réserve une place impor­tante à la calli­gra­phie, à la fois dans le but de comprendre le fonction­ne­ment des écritures histo­riques, mais aussi pour donner des outils d’interprétation. L’apprentissage d’une calli­gra­phie dite expres­sive amène ainsi chacun à se consti­tuer une écriture person­nelle.
Les ensei­gnants ne se contentent pas de trans­mettre cet héritage. Ils proposent une actua­li­sa­tion des ces savoir-faire, notam­ment en soute­nant, au sein du master, le travail de recherche que mènent les étudiants, qui peuvent rester au stade expéri­men­tal et qui n’ont pas néces­sai­re­ment d’application immédiate profes­sion­nelle. Je dirais aussi qu’il y a une réelle curio­sité pour les nouvelles tendances et les nouveaux moyens de produc­tion utili­sés dans le monde de la typogra­phie.

Q : Présente nous l’équipe ensei­gnante.

T : Il y a quatre profes­seurs qui se partagent de manière plus ou moins équitable le temps de cours. Il y a aussi des inter­ve­nants qui viennent animer divers workshops. Willy Muller et Agnès Vidal-Saint André, tous les deux graphistes, enseignent la compo­si­tion et la mise en page. Leur méthode est basée sur des exercices liés aux fonda­men­taux. Si je devais compa­rer leurs exercices je dirais qu’ils s’inspirent de ce que je connais de l’école des arts décora­tifs de Bâle (année 50–60). Ils s’occupent aussi du suivi de projets person­nels se dérou­lant sur la deuxième année. Kitty Sabatier, calli­graphe, enseigne cette disci­pline. Elle adapte avec beaucoup de respect ses inter­ven­tions au profil de chacun et sait tirer le meilleur de ses étudiants. Last but not least, David Théry, typographe, enseigne le dessin de carac­tère vecto­riel. Très impli­qué dans l’atelier il “bombarde” litté­ra­le­ment les boîtes mail de ses étudiants de références et d’informations sur la typogra­phie.

Autumn

Explo­ra­tions du modèle gothique Textura précé­dant la création de l’AUTUMN TEXTUR.

Q : Un mot sur ta promo ?

T : Comme cette forma­tion est récente pour le moment, elle n’est connue que d’anciens élèves d’Axe Sud, c’est à dire des personnes qui ont suivi les ensei­gne­ments d’Axe Sud à Toulouse ou à Marseille. Le fait que les promo­tions soient aussi réduites (entre quatre et cinq étudiants pour le moment) nous a permis de bénéfi­cier d’attention toute parti­cu­lière de la part de chacun des inter­ve­nants, un vrai luxe !

Q : Que retenir de ton année ?

T : Les diffé­rentes personnes que j’ai pu croiser grâce au master !
Le slogan de Frede­rik Berlaen est « Make you’re own tools». Il nous a initié au langage de program­ma­tion Python et nous a sensi­bi­lisé au proces­sus de décisions intrin­sèques aux logiciels de création graphique. C’est-à-dire à l’influence que peuvent avoir certains logiciels dans nos produc­tions.
Les prises de position de Yanone face à son métier de dessi­na­teur de carac­tère m’ont égale­ment marqué. Il est très engagé quant à la distri­bu­tion de son travail, inquiet de sa respon­sa­bi­lité. Il privi­lé­gie les projets de petite et moyenne ampleur pour pouvoir parer à d’éventuels problèmes rencon­trés par les utili­sa­teurs de ses polices de carac­tères.
La survi­vance de certaines tradi­tions manuelles me tient à cœur. Je pense Luca Barcel­lona avec ses monumen­tales gothiques au pinceau ainsi que Jean-Jacques François, peintre en lettre Toulou­sain qui nous a accueillis dans son atelier. Il nous a ainsi montré combien il est encore possible de conti­nuer à travailler à la main. Il a été capable d’évoluer avec le marché et de changer de cible pour conti­nuer à exister.
Et enfin je retien­drais le livre que nous avons conçu avec Vivien Gorse (camarade du master) pour commu­ni­quer sur cette nouvelle forma­tion. D’un commun accord avec la direc­tion, il avait été convenu que nous créerions une édition présen­tant les diffé­rents projets de chaque étudiant. Ce livre serait ensuite envoyé aux diffé­rents acteurs de la typogra­phie française. (Si vous lisez ces lignes et que vous ne l’avez pas reçu, ne vous inquié­tez pas, c’est peut être que vous faites partie des nombreux retours postaux ! Nous avons récupéré les adresses postales un peu comme l’on pouvait et nombre d’entre elles étaient malheu­reu­se­ment obsolètes ou inexactes.)

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Rythmes calli­gra­phiques à l’origine du carac­tère IZY.

Q : Peux-tu parler de ton projet de diplôme ?

T : Si les arts appli­qués m’ont amené à penser la création comme une réponse à une problé­ma­tique, j’ai tenté, durant mon projet de diplôme, l’expérience d’une produc­tion qui emprun­te­rait le chemin inverse. Pendant un an, je me suis attaché à consti­tuer une série de proto­coles de création desti­nés à explo­rer ce que pourrait être la produc­tion d’éléments graphiques dépour­vus d’intention aupara­vant raison­née. J’ai ainsi commencé à produire intui­ti­ve­ment une série de signes abstraits que j’ai ensuite étudié pour en comprendre la nature, établis­sant un vocabu­laire d’analyse qui me permet­tait d’avancer dans mon inter­ro­ga­tion.
J’ai fini par consti­tuer un inven­taire de ces recherches sous la forme d’un livre objet. Le reste de mon travail de diplôme a consisté en la présen­ta­tion de ces recherches à travers plusieurs pièces.
En paral­lèle, je travaillais sur un carac­tère basé sur une étude calli­gra­phique, le travail consis­tant en la ré-inter­pré­ta­tion étape par étape de cette première matière. À la croisée des chemins entre plusieurs vocabu­laires comme entre plusieurs disci­plines, mon projet était avant tout de créer et d’investir un espace qui puisse faire naître et soute­nir une démarche person­nelle.

Q : Quel avenir pour ce carac­tère ? Et pour ta pratique du dessin de lettres ?

T : Je conti­nue à dessi­ner, je finis les carac­tères commen­cés lors de mes études. J’essaye d’aménager du temps dans mon activité d’indépendant pour ce faire. Quant à ce carac­tère en parti­cu­lier, j’aimerais construire un système de signes alter­na­tifs qui permettent à l’utilisateur de créer des mots / logos.

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IZY, le carac­tère de diplôme de Théo.

Q : Un conseil pour quelqu’un qui voudrait intégrer cette forma­tion ?

T : Aujourd’hui, la forma­tion propo­sée au sein du Master a évolué et conti­nue d’exister, mais en alter­nance. Je conseille­rais donc aux étudiants candi­dats de d’abord trouver une entre­prise suscep­tible d’accepter ce type de forma­tion.

Q : Le mot de la fin…

T : « Allah, Krishna, Bouddha ou Jéhovah…

Moi j’opte

Pour ma paire de puma.
» *
Pour aller plus loin, quelques liens :
Le site de Théo : theoguillard.com
Suivre Théo sur Twitter : @TO_Guillard
Le Tumblr de Théo consa­cré au Master : to-mid.tumblr.com
Le site d’Axe Sud : axesud.fr
La section consa­crée au Master : axesud.fr/mid-masters

J’en place une spéciale pour Vivien et Hélène, qui ne sont pas bien loin ! Merci à Théo, qui s’est vraiment appli­qué dans cet exercice et qui m’a inondé de visuels tous plus intéres­sants les uns que les autres. Le choix a été drastique, visitez son site.
À très vite !

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