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Cet article, qui porte sur un point précis de la typogra­phie japonaise, est une traduc­tion d’un l’article paru origi­nel­le­ment en anglais sur le site grafik.net, en décembre 2016.

Hentai-gana 変体仮名

Il y a deux ans, j’ai commencé des recherches sur la typogra­phie japonaise. Suivant cette piste, je me suis retrou­vée à m’ins­tal­ler pour quelques mois à Tōkyō, afin de me plonger dans la contem­pla­tion de vieux carac­tères japonais.

L’écri­ture japonaise est complexe, car elle combine des milliers de sinogrammes avec un premier système sylla­bique appelé hiragana et un deuxième système sylla­bique appelé katakana (ainsi que de nombreuses lettres latines et chiffres, sans quoi les dessi­na­teurs de carac­tères japonais s’ennuie­raient bien sûr).

Au VIIe siècle, au moment où les japonais impor­tèrent les sinogrammes de Chine, la langue japonaise n’avait pas de forme écrite et tous les textes étaient écrits en chinois. Mais après quelques dizaines d’années, les japonais commen­cèrent à utili­ser les sinogrammes non pour leur sens mais pour leurs sons, afin de trans­crire leur propre langage. Comme ils étaient écrits à la main, les sinogrammes évoluèrent naturel­le­ment vers des formes plus cursives; un proces­sus qui aboutit à la forma­tion des hiragana qui sont aujourd’­hui essen­tiels au système d’écri­ture japonais. Un hiragana repré­sente un son, le même son que celui du sinogramme dont il découle graphi­que­ment.

Cepen­dant, si certains sinogrammes partagent le même son, leur « cursi­fi­ca­tion » a mené à diffé­rents hiragana. Ainsi pour un son, les japonais se sont retrou­vés avec plusieurs formes, et personne ne s’en est forma­lisé pendant des siècles. Mais en 1900, une réforme de l’écri­ture eut lieu et les officiels japonais décidèrent de ne garder qu’un seul hiragana par son.

Tous les hiragana mis de côté devinrent des hors-la-loi, bannis du système d’écri­ture officiel, et ils sont mainte­nant appelés hentai-gana (変体仮名), ce qui me paraît quelque peu mépri­sant, étant donné que hentai signi­fie « qui diffère de la norme ».

Il y a actuel­le­ment des discus­sions sur le fait d’inclure ou pas les hentai-gana dans l’uni­code. À l’ins­tant présent, ils n’en font pas partie et cela peut causer des problèmes lors de la trans­crip­tion de textes classiques : on ne peut pas garder l’appa­rence d’ori­gine du texte, il faut l’écrire avec des kana modernes, (soit le même kana pour un seul son) et on peut perdre par cette trans­for­ma­tion certaines des inten­tions de l’auteur. Si il ou elle avait choisi d’uti­li­ser un kana plutôt qu’un autre, c’était peut-être pour une bonne raison, quand bien même cette raison serait purement esthé­tique. (La société occiden­tale moderne valorise la « fonction » mais un choix guidé par autre chose que la fonction peut néanmoins avoir du sens.)

J’ai choisi d’illus­trer cet article non pas par des hentai-gana vecto­riels, mais par l’image de hentai-gana faits en métal et impri­més, desti­nés à l’ori­gine à l’impres­sion typogra­phique. Cela souligne la tension entre l’ori­gine calli­gra­phique des kana et la norme rigou­reuse que la typogra­phie a appli­qué à ces formes, le contraste entre le mouve­ment fluide et naturel d’une main et les contraintes propres à une techno­lo­gie. Les signes ont dû rentrer dans des blocs de métal, se compor­ter sagement et les extra­va­gants de service furent virés de l’équipe.

Ainsi la typogra­phie est une des raisons qui ont causé l’extinc­tion de la joyeuse espèce des hentai-gana. Mais l’ère du numérique nous redonne aujourd’­hui de l’espoir, car les signes sont libérés de leurs blocs rigides et gagnent une liberté nouvelle sur la trame souple des écrans. Dans certains cas, la techno­lo­gie peut être vecteur de liberté, après tout.

だってもう自由よなんでもできる。


hentai-gana extraits d’un spéci­men de carac­tères, fin XIXe siècle

hentai-gana extraits d’un spéci­men de carac­tères de la fonde­rie Hirano, fin XIXe siècle

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