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« Dans un monde boule­versé par la révolu­tion numérique, les journa­listes de Libéra­tion ont décidé de se réinven­ter » c’est en ces mots que quelques jours plus tôt, Laurent Joffrin, le direc­teur de la publi­ca­tion, annon­çait le lance­ment de la nouvelle formule de Libéra­tion.

« Boule­ver­sée » est proba­ble­ment le terme qui définis­sait le mieux la situa­tion de Libé depuis quelques années. Libéra­tion pourtant figure de proue d’une presse papier ambitieuse toujours prête à question­ner son média, a pourtant totale­ment raté sa révolu­tion numérique. Tout un symbole !

Depuis un an, après avoir connu plusieurs conflits sociaux et évité le dépôt de bilan grâce à un sauve­tage in extre­mis du journal par Patrick Drahi (Numeri­cable-SFR) et Bruno Ledoux, Libé a entamé sa mue.

Premier effet, le quoti­dien a décidé de renouveler/​réduire son équipe et s’est délesté de pas moins de 108 salariés (presque 40% de son effec­tif).

Le deuxième acte de cette trans­for­ma­tion, ne sera pas « …un restau­rant, pas un réseau social, pas un espace cultu­rel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incuba­teur de start-up… » mais un journal.

Chemin de fer repensé, rubriques renou­ve­lées, maquette moder­ni­sée et nouvelle famille de carac­tères. Dans le même temps, les équipes du web et du print ont été fusion­nées, formant ainsi une rédac­tion unifiée capable de s’exprimer d’une seule voix. Un change­ment majeur se réper­cu­tant naturel­le­ment sur la hiérar­chie des médias. Le web longtemps placar­disé devenant la pierre angulaire d’un véritable projet cross-média. « Dépla­cer le centre de gravité du journal du papier vers le web, […] Les conte­nus seront d’abord produits pour le web avant d’être adaptés au papier » comme le disait Pierre Fraiden­raich, direc­teur opéra­tion­nel du quoti­dien sur LCI.

Derrière ce lance­ment, l’enjeu est de mettre en place une véritable straté­gie digitale avec en ligne de mire l’objectif de retrou­ver son lecto­rat dit de #gauche #culture et #jeune qui est mainte­nant aussi #connecté.

Cette nouvelle maquette réali­sée par Javier Errea et Yorgo Tloupas est effec­ti­ve­ment puissante. Larges photos, titres impac­tants, les choix sont specta­cu­laires. Une mise en page symbo­lique de cette nouvelle dynamique que souhaite insuf­fler le journal dans ses colonnes.

La typogra­phie et l’image opèrent un savant mélange qui rappelle l’esprit d’un magazine. Les découpes sont audacieuses et bien pensées tout en restant suffi­sam­ment flexibles pour s’adapter à l’information. Ce nouveau language graphique traduit aussi le passage d’une actu chaude (déléguée au web) à un format tempo­rel plus long et analy­tique. Un pari intéres­sant qui s’avère graphi­que­ment réussi.

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Quelques semaines aupara­vant le magazine compa­gnon Libé Next avait annoncé la couleur.

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« Libé se veut digital-friendly, conséquence, il sort une nouvelle maquette papier ! »

Pourtant la lisibi­lité de cette réflexion entre­prise par Libéra­tion pose question. Si la qualité graphique de cette refonte n’est pas en cause, la nature du discours qui l’a accom­pa­gnée, est plus troublante.

Libé se veut digital-friendly, consé­quence, il sort une nouvelle maquette papier ! La logique semble peu évidente.

À mon sens, les princi­pales faiblesses de l’offre actuelle chez Libéra­tion étaient ses appli­ca­tions mobiles dont l’expérience est proche de la lecture d’un tableau Excel®. Quant au site actuel (changé récem­ment), s’il offre un confort de lecture satis­fai­sant sur un ordina­teur, il affiche toujours de grosses lacunes sur les mobiles/​ipad et se retrouve mainte­nant déphasé par rapport à la nouvelle identité du journal.

La version mobile (à gauche l’app et à droite le site web)
L’expérience et l’interface sont totale­ment diffé­rentes. La marque Libé est quasi­ment absente de l’app et le site web n’a pas été mis à jour. Sur la version web, par exemple plus l’écran est petit, plus la taille des carac­tères est réduite.

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La version tablette
Comme pour le mobile, la cohérence n’est pas vraiment au rendez-vous.
De plus, sur le web les textes sont diffi­ciles à lire (carac­tères trop petits et paragraphes beaucoup trop larges). On notera toute­fois que les articles issus du supplé­ment Next ont quand même eu droit à leur carac­tère, le Purista.

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« Le monde de la presse face à la crise, semble comme frappé d’amnésie »

Étant abonné à Libéra­tion, à l’annonce de cette nouvelle direc­tion prise par le quoti­dien, je me suis réjoui. Pourtant aujourd’hui, je peine à retrou­ver le discours dans les faits. J’aurais aimé que ce nouveau programme se concré­tise par un lance­ment groupé papier, mobile, desktop. Avec des versions écrans animés par la même richesse de mise en page et les mêmes compo­si­tions typogra­phiques que la version impri­mée. Cela aurait été un symbole fort tout en s’inscrivant dans la tradi­tion de Libéra­tion. Aller là où les autres n’osent pas encore aller et repous­ser les limites du média.

Le monde de la presse face à la crise qu’il rencontre, semble comme frappé d’amnésie. Cette forme histo­rique de feuillet imprimé sur du mauvais papier fût un choix dicté par l’époque. L’objectif d’une rédac­tion est de diffu­ser des idées et d’informer, le journal (objet) n’est pas une fin en soi mais un moyen. Les quoti­diens n’ont d’ailleurs eu de cesse d’évoluer autour de limita­tions budgé­taires et techniques fortes, les poussant à faire des choix de design signi­fi­ca­tifs et straté­giques.

Il est étonnant de voir que la contrainte d’hier s’est muée en un artefact indis­so­ciable du métier de journa­liste au point que certains ne puissent l’imaginer sous une autre forme.

Libéra­tion ne doit pas être de ceux là, Libéra­tion doit savoir poser les bases d’un journa­lisme libéré d’un support propre. Un média dont le contenu questionne la forme, un média dont la forme conduit le contenu. Dans un monde où l’information est plus que jamais ubiqui­taire et aux enjeux devenus plané­taires, espérons qu’ils finiront par incar­ner rapide­ment ce projet édito­rial novateur et pluri média.

« La typographie un des elements les plus symboliques d’un journal »

Pour termi­ner sur une note optimiste, je vous propose un petit tour d’horizon des carac­tères conçus spécia­le­ment pour cette nouvelle formule. Deux familles ont été réali­sées par Produc­tion Type pour s’intégrer au design de Javier Errea et Yorgo Tloupas, le Libé Sans et Libé Typewri­ter. Un travail aux choix radicaux, parfois aux limites du lisible, mais qui sied parfai­te­ment à l’esprit du quoti­dien au losange rouge. Une telle exhaus­ti­vité et diver­sité de styles sont rares pour un journal et apportent indénia­ble­ment une forte valeur ajoutée à l’image de marque de Libéra­tion.
L’idée de partir du logo pour construire l’intégralité d’un famille s’avère parti­cu­liè­re­ment perti­nente. Jean-Baptiste Levée et son équipe ont su jouer habille­ment avec cet héritage pour le trans­cen­der et propo­ser une famille complète. Un exercice pas facile donnant lieu à une expres­sion typogra­phique riche aux formes origi­nales très loin d’une simple extra­po­la­tion formelle. Le dessin est par ailleurs rempli de petites subti­li­tés dont je vous laisse décou­vrir les finesses plus bas. Une belle démons­tra­tion prouvant que l’on peut rester cohérent tout en étant imper­ti­nent. La typogra­phie étant un des éléments les plus symbo­liques de l’identité d’un journal, on aimerait que la presse opte plus souvent pour des projets de cette enver­gure.

 

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3 commentaires

  • je trouve cet exten­ded ultra plutôt pas mal…

  • Paulina says:

    C’est un remix affirmé de l’Antique Olive Nord la Libé Sans exten­ded ultra?

    La fonte a des subti­li­tés très intéres­santes bien que le passage du conden­sed à l’expensed me semble curieux et donne l’impression de deux pistes complè­te­ments diffé­rentes. Dès que l’on passe dans une graisse très forte on identi­fie tout de suite la typo d’Excoffon, alors que le light parle d’autre chose, on dirait une autre famille de carac­tères … ou je dis peut-être une bêtise? :/

  • Une réussite cette nouvelle charte graphique ! On aimerait voir d’autres titres de presse adopter des choix typogra­phiques aussi audacieux…

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